Islamogauchisme et homonationalisme, le deux poids, deux mesures du CNRS

Il est indispensable de prendre conscience de la différence de traitement réservée par la plupart des chercheurs en sciences sociales français aux deux mots-valises « islamogauchisme » et « homonationalisme » pour comprendre le rapport de force qui se joue au sein de la gauche universitaire entre les sociologues militants attachés à la lutte des classes et ceux qui font la promotion de la lutte des « races ». Lutte des « races » qui, en France, tourne très vite à la lutte des religions contrairement aux USA où les musulmans ne représentent que 1% de la population. Le terme islamogauchisme a pourtant été forgé par un chercheur du CNRS et, contrairement à ce qu’affirment certains sociologues, il ne s’agissait pas de stigmatiser des gentilles associations de gauche luttant contre l’ « islamophobie » mais, surtout, de bases de soutien — par anti-impérialisme — au Hamas, depuis la France et les conséquences dans un pays a en son sein la plus grande communauté musulmane et la plus grande communauté juive de l’UE. Ce mot a ensuite été repris par les militants altermondialistes hostiles à la venue de Tariq Ramadan au FSE pour dénoncer les autres militants qui l’avaient invité. La mobilisation contre la loi sur la laïcité de 2004 a été l’occasion de voir surgir une alliance claire entre une partie de la gauche et des associations musulmanes très conservatrices. Par exemple, lors de la grande manifestation contre la loi de 2004, le Président du Parti des Musulmans de France reprocha à ceux qui sont choqués par le voile de ne pas être choqués par l’homosexualité. Ce phénomène au sein de la gauche n’a fait que s’accentuer. Globalement une partie de la gauche n’a pris que de vagues distances avec tel ou tel mouvement quand les dérapages homophobes, antisémites ou antiféministes sont devenus vraiment graves ; et encore, au sein de l’université, nombre de chercheurs continuent à ne pas en tenir compte et à normaliser, par exemple, le discours de Nabil Ennasri qui a pourtant lancé les JRE contre la « théorie du genre » ; donc attaqué un champ de recherche qu’ils sont censés défendre.

En revanche l’autre mot valise — « homonationalisme » — qui nous vient des USA et qui vise bel et bien des personnes sur la base de leur orientation sexuelle contrairement à « islamogauchisme » qui vise massivement des personnes non musulmanes, a été validé sans subir aucune critique par la recherche universitaire française même lorsqu’elle s’est banalisée à l’extrême gauche — mais aussi chez le PIR — pour insulter les personnes homosexuelles supposées « islamophobes ». Ce terme, au départ très confidentiel, a été popularisé par le PIR lors du débat sur le mariage pour tous. Le plus terrifiant est que ce mot, non content d’être déjà extrêmement problématique — il accuse les gays et les lesbiennes blanches de servir essentiellement les intérêts de l’impérialisme et de causer des réactions homophobes dans les pays musulmans — ne s’intéresse pas pour autant aux sources de l’homophobie chez les musulmans aux USA ; il élude ce problème.

En un tour de passe-passe, le PIR a appliqué en France cette théorie par analogie aux « quartiers » où l’homophobie serait une réaction à l’homonationalisme ; pire, à l’impérialisme gay (ce terme fait très peu le consensus parmi les chercheurs car trop violent même s’il a été inventé par un chercheur de l’école d’Edward Saïd dans le but de répondre aux accusations d’homophobie contre le Hamas) que voudrait imposer la « norme LGBT ». D’où leur refus de politiser la question de l’homophobie dans les quartiers, car les principaux concernés n’étant pas demandeurs, préfèrent une stratégie d’invisibilisation consciente selon l’ex porte-parole du PIR qui pourtant ne vit pas dans ces quartiers.

Outre le fait que les homophobes, qui existent dans les quartiers comme partout ailleurs, sévissent aussi en dehors, et que cela concerne donc tout le monde, on ne comprend pas pourquoi il a fallu attendre des années avant qu’un universitaire franco-américain commence à critiquer ce terme essentialiste et l’usage que le PIR en faisait. D’ailleurs la presse française n’a quasiment pas relayé les critiques de ce chercheur, pourtant invité pour son ouvrage, mais pour en limiter la portée au volet contre la Manif pour tous.

On se demande donc bien pourquoi les chercheurs ont consacré autant d’études à ces questions jusqu’à critiquer le mariage pour tous, s’inquiétant de la normalisation des minorités sexuelles et d’une éventuelle monté de l’islamophobie en leur sein, jusqu’à que la Manif pour tous apparaisse, attaque les études de genre et leur fasse retrouver leur appétit anticatholique. Pire, la Manif pour tous a même récupéré ce terme pour empêcher le mariage entre un français et un ressortissant marocain, soumis — selon une convention bilatérale — à la loi sur le mariage civil du pays. Dans la même période les chercheurs en sciences sociales continuent à donner une caution intellectuelle à l’islam politique. Tel chercheur normalise Baraka City, un autre publie un ouvrage qui présente Erdogan et Tariq Ramadan en démocrates musulmans, en dépit des nombreux couacs causés sur le terrain à gauche où la collaboration avec des associations négationnistes du génocide arménien proches du parti turc AKP devient évidente et problématique.

On peut d’ailleurs se demander aussi pourquoi, si les récupérations « islamophobes » du féminisme et de la lutte contre l’homophobie sont l’objet de nombreuses recherches et colloques à l’université, on néglige en revanche totalement la récupération de la lutte contre l’islamophobie par des organisations racistes ou des états étrangers autoritaires et racistes (Turquie, Qatar) qui ne s’en cachent même pas. Ce sujet n’est pas étudié, ou alors minimisé, tandis que les mêmes chercheurs n’hésiteront pas à soutenir une manif du PIR contre la récupération des actes antisémites où les dérapages ne manqueront pas. La réponse est simple, la lutte contre l’homophobie est un boulet pour ces chercheurs-stratèges qui essayent de convaincre la gauche de draguer l’électorat musulman. Le monde est simple pour ces chercheurs ; pour combattre le terrorisme, l’homophobie et l’antisémitisme, il faut combattre l’islamophobie, l’homonationalisme et le sionisme. Ce qui est en train de se produire pour la communauté LGBT s’est déjà produit pour la communauté juive. Les chercheurs ont commencé d’abord à minimiser l’antisémitisme, puis à tenter de réactiver le terme « philosémitisme d’état » pour expliquer que si les Juifs subissent des actes antisémites c’est à cause de la hiérarchisation de la lutte contre le racisme, jusqu’à ce que dans un master d’études de genre à la Sorbonne l’enseignant d’un cours sur l’islamophobie dans les médias se mit à souligner la judaïté des personnes accusées de tenir des propos islamophobes dans les médias.

Que l’on parle d’islamogauchisme ou pas, ce sujet est très intéressant à étudier. Ce courant de pensée est aussi traversé par des clivages. Ainsi, un des théoriciens les plus prolixes en textes incitant la gauche à s’allier avec l’islam politique et qui — il y a quelques années — avait organisé une manifestation pour empêcher Caroline Fourest de parler à la fête de l’Humanité, a commencé à prendre ses distances à cause du manque de soutien pour les Arméniens du Haut-Karabakh par ses alliés de gauche (voire un soutien affiché à la coalition turco-azéri). A ce propos, il est possible que les chercheurs de demain se posent aussi la question du meilleur moyen d’abandonner la cause arménienne, afin de suivre impeccablement l’agenda des Frères musulmans en France ; et notamment ce qui leur tient le plus à cœur, la lutte contre l’islamophobie et le soutien à la politique étrangère d’Erdogan.